Devenir lecteur-correcteur, épisode 8 : conjuguer correction et handicap
Travailler et être en situation de handicap, ce n’est pas incompatible. Devenir correcteur indépendant peut même être une bonne façon d’équilibrer vie perso/vie pro, et de pouvoir écouter ses besoins spécifiques – tels que la fatigabilité, le besoin d’organisation, ou encore la nécessité d’avoir un environnement adapté pour travailler dans les meilleures conditions. Pauline Fontan, correctrice indépendante pour des maisons d’édition et intervenante à l’EFLC, a accepté de nous parler de sa passion pour ce métier, qui nourrit son intérêt restreint pour la langue et qui lui a permis d’avoir un travail compatible avec son trouble du spectre autistique (TSA).
1. Présentez-vous.
Je m’appelle Pauline Fontan, j’ai 34 ans, et je vis au cœur des Hautes-Pyrénées, à 1 200 mètres d’altitude, dans la station de ski de Barèges. Passionnée de sports de montagne, je m’estime chanceuse de pouvoir exercer mon métier dans un environnement privilégié.
J’ai reçu un diagnostic du trouble du spectre de l’autisme (TSA) à l’âge de 27 ans, et cela a été déterminant pour ma construction professionnelle.
Le trouble du spectre de l’autisme est un trouble du neurodéveloppement. Le mien se traduit par des difficultés dans les interactions sociales (fort isolement, manque de compréhension des codes sociaux), une rigidité dans mon organisation quotidienne, un fort besoin de routine et une résistance aux changements. C’est un handicap dit « invisible », car j’ai intégré tout au long de ma vie ce que la société attendait de moi, et donc je parviens à compenser ces difficultés en les masquant ou en trouvant des stratégies d’adaptation. La conséquence de tout cela est une très grande fatigue, qui peut conduire à des décompensations sévères. Mon défi chaque jour est donc de trouver le juste équilibre entre cette fatigabilité, ma vie personnelle et professionnelle.
2. Comment êtes-vous devenue correctrice ? Était-ce un métier auquel vous vous destiniez ?
Je suis devenue correctrice il y a trois ans, à la suite d’une longue traversée du désert. J’ai suivi une formation, en visio, pendant un an, puis j’ai eu la chance de réaliser un stage au sein de la maison d’édition Fleuve, qui m’a accueillie et ouvert les portes de la profession.
Le choix du métier de correctrice est directement lié à mon handicap. En effet, avant de me tourner vers la correction, je me destinais à une carrière universitaire. J’ai fait un master en archéologie de la préhistoire au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, avec une spécialisation sur les pratiques funéraires à la fin du mésolithique. Naturellement, je devais poursuivre avec un doctorat, mais ma santé mentale en a décidé autrement. Après avoir enchaîné les épisodes dépressifs, j’ai reçu un diagnostic de TSA. J’ai passé des années d’errance à tenter de me reconstruire, imaginant par moments que j’étais inapte au monde du travail.
Grâce à mon diagnostic, j’ai bénéficié d’un suivi avec Cap Emploi, avec une accompagnatrice spécialisée dans le TSA qui m’a aidée à trouver le métier adapté à mes spécificités. Enfin, la reconnaissance de mon handicap m’a permis d’obtenir un financement intégral de ma formation par l’AGEFIPH, ce qui fut déterminant.
Je me souviens très bien du jour où j’ai découvert ce métier. J’ai eu le sentiment de trouver enfin ma place. Ce fut une révélation – presque une vocation. Je n’avais plus qu’une idée en tête : devenir correctrice.
3. Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce métier de lecteur-correcteur ? Est-ce notamment parce qu’il était compatible, exercé en microentreprise, avec vos besoins spécifiques ?
Les livres, et la littérature en général, ont toujours constitué un intérêt restreint, mais j’étais à mille lieux d’imaginer qu’il serait possible d’avoir un métier en lien avec cette passion dévorante. La découverte du métier de correctrice a été une véritable épiphanie dans mon parcours. J’ai été attirée, tout d’abord, par la rigueur intellectuelle : avoir l’œil partout, douter de tout, vérifier encore et encore. C’est ce sens du détail, de la précision, qui ont particulièrement touché la perfectionniste que je suis. La correction m’a aussi permis de me défaire d’une certaine psychorigidité, car être correctrice c’est savoir faire preuve de souplesse avec les usages de la langue. J’ai trouvé dans cette profession une stimulation intellectuelle salvatrice.
Au vu de mon importante fatigabilité, il était primordial que je travaille à mon rythme avec mes propres horaires, et c’est ce qu’offrait la microentreprise. Ce fut, là aussi, un élément clef dans le choix de cette profession.
4. C’est donc votre passion sans bornes pour la littérature qui vous a amené à envisager de vous former à la correction. Comment exercez-vous ce métier de correcteur aujourd’hui ? Réussissez-vous à être à plein temps ?
J’exerce le métier de correctrice à « temps partiel » avec le statut de la microentreprise. Je mets des guillemets à « temps partiel », car c’est une notion subjective, qui n’a aucune réalité quand on est travailleur indépendant : nous sommes maîtres de nos horaires et de notre cadence de travail. Comme je le disais, mon TSA entraîne une importante fatigabilité. Mon rythme de travail fluctue selon mon état de forme. Je peux, par exemple, travailler à fond pendant deux mois, puis devoir faire une pause de trois mois. Je n’arrive pas à enchaîner les missions, j’ai toujours besoin a minima d’une à deux semaines de repos entre chaque, et j’ai déjà dû m’arrêter de travailler pendant six mois par épuisement. Je bénéficie de l’AAH, et c’est grâce à celle-ci que j’arrive à avoir un revenu à peu près décent. Je ne pourrais aujourd’hui pas vivre de mon activité de correctrice sans cette aide.
5. Quelles sont, selon vous, les qualités qu’il faut avoir pour devenir correcteur indépendant ?
Il faut être curieux, ouvert d’esprit et humble. Un correcteur n’est pas un dictionnaire sur pattes, c’est une personne qui doute en permanence, et qui passe son temps le nez dans ses ouvrages. La correction est aussi une affaire de passionnés : par la langue française et ses subtilités, mais aussi par la littérature et toute la diversité qu’elle accueille. Enfin, le sens du respect est primordial. Je suis admirative par l’imagination et l’art de raconter des histoires qu’ont les auteurs et autrices. Notre métier n’existerait pas sans eux.
6. Dans quelle mesure votre neuroatypie est une force dans ce travail de correction ?
Ma rigueur, mon sens de l’organisation, mon autonomie – tout ça pour ne pas dire « ma psychorigidité » – sont réellement des atouts au quotidien. Je corrige beaucoup de polars, où la cohérence des faits énoncés est capitale pour la crédibilité du récit. Il m’arrive donc de passer des heures – parfois des journées entières – à étudier un sujet jusqu’à en devenir spécialiste, simplement pour m’assurer que ce que décrit l’auteur ou l’autrice est plausible. C’est sûrement ce qui me plaît le plus dans ce métier. (Pour l’anecdote, je suis aujourd’hui incollable sur les techniques de pêche de la carpe, et mon historique de recherche ferait pâlir un agent de la DGSI.) J’ajouterais que mes lacunes en matière de relations sociales sont aussi devenues des forces. Je sais que je peux être maladroite ou abrupte face à autrui. Je suis donc particulièrement vigilante à mon ton et à ma posture lorsque je m’adresse à mes clients. Je suis devenue beaucoup plus souple, tolérante et bienveillante grâce à ce travail sur moi-même.
7. Qu’est-ce qui en revanche peut vous poser un problème ?
Je travaille à la mission avec des maisons d’édition, et je n’ai généralement aucune visibilité sur mon planning. Une mission correspond à la correction d’un manuscrit, et je suis souvent sollicitée au tout dernier moment, avec un délai de rendu qui est généralement non négociable. C’est à moi d’accepter ou de refuser selon mes autres missions en cours et, surtout, selon ma fatigue. J’ai un fort besoin de prévisibilité et d’organisation, et c’est un aspect du métier qui est extrêmement anxiogène pour moi, sans parler de la précarité qui va avec. Cela m’a parfois conduite au burn-out, car au début je ne savais pas refuser par peur de perdre des clients. J’ai donc travaillé au détriment de ma santé mentale.
8. Quels sont vos domaines de prédilection, vos sujets favoris ? Ont-ils un lien avec vos intérêts restreints ?
Je raffole des préparations de copie de romans policiers. Cela n’a aucun lien avec mes intérêts restreints qui sont la montagne, l’histoire de l’alpinisme, le ski, l’astronomie et les travaux manuels. J’ai été formée par les éditions Fleuve – les maîtres du roman noir –, et je retrouve dans les préparations de copie de romans policiers le travail d’enquête que j’aimais tant lors de mes études d’archéologie. J’adore détricoter l’intrigue afin de m’assurer que tous les éléments fonctionnent, et imaginer les futurs frissons des lecteurs et lectrices. Lors de ma formation de correctrice, je pensais m’orienter vers les ouvrages universitaires, puisque je venais de ce milieu. Je n’étais pas spécialement attirée par la littérature, et encore moins par les thrillers ou les policiers. Mais le hasard des rencontres m’a menée vers cela. Quand on pratique la correction, il faut être ouvert à tout.
9. Qui sont vos commanditaires ?
Depuis mon stage chez Fleuve, je ne travaille qu’avec des maisons d’édition grâce au bouche-à-oreille : Fleuve, Pocket, PKJ (Pocket Jeunesse), Belfond, le cherche midi, Séguier, etc. C’est aussi ce bouche-à-oreille – si précieux dans ce métier – qui m’a menée vers l’EFLC, et Blandine et François Lechat, que je remercie pour leur confiance.
[L’EFLC a une politique en faveur de la diversité, aussi bien dans la formation que pour les personnes avec lesquelles elle travaille, NDLR.]
10. Informez-vous vos clients de votre trouble neurodéveloppemental ?
Je n’ai jamais hésité à parler de mon trouble, je ne m’en cache pas. Aujourd’hui, ce n’est pas quelque chose que j’aborde systématiquement avec un nouveau client. Je l’évoque lorsque je fais face à une difficulté : besoin de faire une pause avec mon activité, de rallonger un délai de rendu, d’alléger la charge de travail, etc. Par exemple, quand j’ai commencé mon activité, j’ai préféré prévenir d’emblée mes nouveaux clients, car je n’étais pas certaine de tenir le rythme imposé, ou j’avais peur de commettre un impair dans nos échanges. Puis, petit à petit, j’ai pris confiance en moi, j’ai appris à poser mes limites, et j’ai eu moins besoin de « mettre en garde ». J’ai aussi compris qu’il fallait que je fasse une croix sur mon besoin de prévisibilité, et que la reconnaissance ou non du trouble ne changerait rien de ce point de vue-là tant que le fonctionnement des maisons d’édition n’évoluerait pas.
11. Y a-t-il un monde entre l’idée que vous aviez du métier de correcteur et la réalité ?
Avant de me lancer dans le métier, j’avais contacté une dizaine de correcteurs et de correctrices, qui ont tous eu la gentillesse de me parler de leur pratique sans filtres. J’avais donc une idée assez précise de ce dans quoi je me lançais. Il n’y a pas eu de désillusion, au contraire, car j’étais préparée au « pire » (la concurrence, la précarité, le peu de reconnaissance). De plus, j’envisageais ce métier avant tout comme une stimulation intellectuelle qui me permettrait de m’insérer professionnellement et de me sentir utile. Chaque mission accomplie, chaque facture éditée est pour moi une petite victoire.
12. Est-ce que conjuguer TSA et métier de correcteur indépendant est plus compliqué que vous ne le pensiez ?
Oui, sans hésitation ! J’ai longtemps sous-estimé la fatigue engendrée par les missions et les échanges avec les clients et les collègues. Je sais, par exemple, que je serais incapable de travailler en direct avec un auteur, car cela me demanderait des ressources sociales que je n’ai pas. Je pense qu’il est primordial de bien se connaître, de savoir poser ses limites et de respecter ses seuils de fatigabilité. J’ai pensé à arrêter la correction dans les moments d’épuisement extrême, je songe parfois à me reconvertir. Honnêtement, sans l’AAH, il me serait impossible de vivre de ce métier. Or, l’AAH est attribuée pour une durée limitée, il est donc impossible de se projeter dans l’avenir lorsque notre métier ne nous permet pas de subvenir à nos besoins. La pression financière peut être source d’anxiété, que l’on soit ou non en situation de handicap, et c’est un point à ne pas négliger quand on se lance en tant qu’indépendant.
13. Quel conseil donneriez-vous à ceux ou celles qui veulent devenir correcteur et qui sont notamment eux aussi concernés par ce trouble, ou un autre, entraînant un handicap ?
Il existe autant de troubles du spectre de l’autisme que de personnes autistes, et autant de formes de handicap que de personnes handicapées. Il est donc impossible de donner un conseil qui serait valable pour tout le monde. Mais, je crois que l’important est d’être bien entouré, par des professionnels de santé, par exemple, ou simplement par des personnes de confiance. En effet, avoir des personnes ressources peut s’avérer extrêmement précieux. Elles peuvent nous aider à reprendre confiance en nos capacités, à valoriser nos points forts, mais aussi à nous mettre en garde sur nos limites et nos difficultés, particulièrement dans les troubles du neurodéveloppement sans déficit intellectuel, car on a tendance à compenser.
14. Que souhaitez-vous ajouter à l’adresse de tous les futurs correcteurs qui vous lisent ?
Croyez en vous, en vos rêves, persévérez si vous pensez que ce métier est fait pour vous, et vous que vous êtes fait pour ce métier. Cependant, restez lucides, renseignez-vous bien et anticipez les difficultés. Mieux vaut avoir de belles surprises que de vivre des désillusions.
15. Et en particulier à ceux qui ont un TSA comme vous et qui doutent beaucoup d’eux ?
Faites de vos particularités des ressources : votre sens du détail, votre rigueur, votre minutie, votre capacité à développer des intérêts restreint, etc., ce sont des qualités recherchées dans le métier de correcteur, et qui sont exacerbées avec l’autisme. Ne vous sentez pas limités par votre trouble, transformez-le en atout pour exercer un métier dans lequel vous serez sûrement ultra-compétents.
Merci, Pauline, pour votre témoignage précieux, qui permet de toucher du doigt la difficulté permanente de conjuguer handicap et travail indépendant. Il permet aussi de donner espoir à ceux qui ont un trouble du spectre autistique sans déficience intellectuelle et qui sont passionnés par les mots : la correction peut être tout à fait compatible avec ce trouble, ce dernier pouvant même être un sacré atout. Véritable défi quotidien, être correcteur indépendant peut donc aussi être pourvoyeur d’épanouissement.
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