Devenir lecteur-correcteur, épisode 9 : correction et secrétariat de rédaction, un duo gagnant

Si certains décident de se former pour être correcteurs et uniquement correcteurs, d’autres y viennent au gré de leur parcours professionnel, pour consolider et affiner leurs compétences. Matthieu Crocq est de ceux-là. Journaliste spécialisé dans le secrétariat de rédaction, il nous livre son expérience de réviseur et aussi comment se former lui a permis de perfectionner sa disposition naturelle à trouver des coquilles.

1. Présentez-vous.

Journaliste éditeur, formateur et correcteur. J’habite à Paris et j’ai une cinquantaine d’années.

2. Comment êtes-vous devenu correcteur?

Je suis journaliste avec une spécialisation dans ce qu’on appelle l’édition ou le secrétariat de rédaction (SR). Pendant plusieurs années, j’ai travaillé trois jours par semaine pour une lettre hebdomadaire à destination des spécialistes de la consommation. En tant que seul SR (et maquettiste) de cette publication, j’en étais l’unique relecteur avant l’envoi à l’imprimeur : j’ai été rapidement confronté à un certain nombre de questions d’orthographe, de syntaxe, d’orthotypographie, et je n’avais pas de collègues directs sur qui m’appuyer pour trouver des réponses. En fouillant sur le Net, j’ai découvert des listes de discussion telles que « Typographie » et « Correction »… et je me suis formé sur le tas, au contact des professionnels qui y participaient autant qu’en me plongeant dans divers ouvrages – dictionnaires, grammaires, codes typo et essais sur la langue.

Parallèlement à ce travail d’éditeur à temps partiel copieusement assaisonné de tâches de correction  d’abord sur papier, puis sur Internet , j’ai pratiqué mon métier de journaliste sous diverses formes : rédaction, réalisation de documentaires radio, conception de journaux associatifs, projets de création sonore, formation de bénévoles… En 2019, une amie ayant monté une maison d’édition m’a proposé d’assurer la préparation de copie d’un essai, puis d’un autre, puis de plusieurs bandes dessinées… J’ai alors créé ma microentreprise et, en parallèle, j’ai passé une certification de lecteur-correcteur en me disant que ça pourrait m’être utile pour démarcher à l’avenir d’autres maisons.

J’ai ajouté aussi à mon agenda des activités de formateur de journalistes et de correcteurs, notamment au sein d’écoles telles que l’EFLC ou l’ESJ Lille. J’ai aussi encadré une filière de formation longue au secrétariat de rédaction, dans laquelle la correction avait une place non négligeable. Formation hélas aujourd’hui disparue.

3. C’est donc au fil de l’exercice de votre profession que la correction s’est imposée à vous comme une évidence. Mais qu’est-ce qui vous a attiré en particulier dans la lecture-correction?

J’ai découvert le métier de réviseur, qui est le terme consacré à la correction de presse, en faisant un stage au secrétariat de rédaction d’un magazine disposant d’un « cassetin », c’est-à-dire un service de révision. J’ignorais alors qu’il y avait des personnes – autres que les SR – dont le travail était de relire des articles et de s’assurer qu’ils ne contenaient pas d’erreurs, et j’ai trouvé ça très intéressant. D’autant que j’ai toujours été plongé dans la lecture, que ce soit des romans, des BD, des magazines ou des quotidiens. Et je me suis passionné très tôt pour la langue française, l’écriture, la syntaxe, l’étymologie, les figures de style… Par ailleurs, j’ai toujours repéré de loin les coquilles et autres erreurs d’orthographe ou de typo dans un texte – elles m’apparaissent un peu comme des fausses notes dans un morceau de musique : la plupart du temps, ce n’est pas vraiment grave, ça n’empêche pas de comprendre ce qui est dit, mais ça déconcentre, ça distrait, on s’échappe du flux du texte. Plus graves sont les contresens, les incohérences narratives et les erreurs factuelles, qu’il est bien plus important de corriger – même si cet aspect de notre métier est le plus méconnu du grand public (voire de certains auteurs et autrices), qui pense que nous ne sommes là que pour nous occuper des « fautes ».

Je suis persuadé que c’est un véritable atout d’être formé à la lecture-correction quand on est journaliste éditeur/secrétaire de rédaction. Tout d’abord parce que la maîtrise de l’orthographe, de la typo et de la grammaire est un élément essentiel à un poste où l’on est généralement le dernier filet de sécurité avant publication. Et aussi parce que la pratique de la lecture-correction permet d’affiner son regard et d’être encore plus pointu sur les questions de cohérence d’un texte, de vérification des informations encyclopédiques, des noms de lieux ou de personnes, des dates… Or, ce travail échoit aux SR dans les – hélas nombreux — médias qui n’ont pas (ou plus) de cassetin.

4. Comment exercez-vous ce métier de correcteur?

Depuis février 2025, je suis chef d’édition de Revue21, une revue trimestrielle et un site web de « journalisme narratif » : nous publions des articles longs, avec une attention particulière apportée à l’écriture, à la construction, au récit. À ce poste, je consacre une bonne partie de mon temps de travail à des activités de correction (préparation de copie et relecture), même si elles ne sont pas catégorisées comme telles. Et même si, bien sûr, le travail de SR ne se limite pas à la correction : il s’agit aussi de fact-checker, réécrire, couper, enrichir, rédiger la titraille, mettre en forme sur le web et contribuer à la maquette papier, coordonner et suivre le circuit de la copie, le « chemin de fer », éditer et envoyer les newsletters, etc.

5. Quels sujets ou quels domaines concernent vos relectures?

Les thématiques abordées par Revue21 tournent autour des pouvoirs, de l’influence, sous toutes leurs formes et dans tous les milieux – vaste domaine, qui me permet d’éditer et de relire aussi bien une enquête sur les victimes du sponsoring sportif que le portrait d’une influenceuse d’extrême droite, une BD sur un fabricant d’armes repenti, un reportage au Kurdistan irakien… Tous les thèmes me plaisent, même si j’ai une petite prédilection pour les questions de langue, de santé, de droit, et pour les sujets scientifiques et techniques.

6. Quel conseil donneriez-vous à ceux ou celles qui veulent devenir correcteurs?

D’abord, vérifier que ça correspond à ce que l’on souhaite faire. Il faut aimer se plonger dans le texte, s’en imprégner, en prendre soin à tous les niveaux — du sens général jusqu’aux plus petits détails d’orthotypographie en passant par la cohérence entre le texte, les visuels et la maquette — pour qu’il donne en fin de compte le meilleur de lui-même.

Il faut savoir s’effacer, rester humble, faire taire son ego : on n’est pas là pour se substituer à l’auteur ou à l’autrice, mais pour rendre service à son travail en respectant son style. Si on pense qu’une phrase est bancale ou qu’une tournure ne convient pas, on peut proposer autre chose, mais si la personne qui a écrit le texte tient à sa phrase bancale, eh bien tant pis pour elle : c’est son texte. Si on pense vouloir faire ce métier parce qu’on a envie d’écrire, il vaut mieux écrire ! Mais quand on termine de corriger un article ou un livre qu’on a apprécié, ça fait vraiment plaisir de se dire qu’on a pu apporter sa discrète contribution à ce qu’il soit le plus possible agréable à lire, efficace, utile, beau, percutant… selon l’objectif qui lui a été fixé.

Ce métier nécessite d’être absolument perfectionniste, aussi, car on ne doit rien laisser passer. Si vous repérez une coquille qui traîne dans un document et que vous vous dites « bah, c’est pas la fin du monde », ce n’est pas fait pour vous (même si, en vrai, ce n’est pas forcément la fin du monde… surtout si l’ouvrage est déjà dans les rotatives). Comme l’écrivait la correctrice et journaliste Sophie Brissaud, « la correction est plus qu’un métier : c’est une névrose. Cette névrose est un sacrifice librement consenti par le correcteur, un don qu’il fait de son âme à la santé de l’édition. […] Le correcteur ne lit pas comme tout le monde. L’exercice de son métier peut être décrit, très justement, comme une “lecture angoissée”. C’est justement pour éviter à tout le reste du genre humain cette “lecture angoissée” qu’il s’en charge. Il ne vit que pour déculpabiliser les autres » (« La lecture angoissée, ou la mort du correcteur », Cahiers Gutenberg, n° 31, 1998).

Enfin, il faut se former. Se former aux règles de base de l’orthographe, de la typo et de la grammaire, bien sûr, et se former aux techniques de lecture-correction professionnelle, mais aussi rester continûment en éveil sur les évolutions du français. Car les règles qu’on trouve dans les usuels, c’est bien, mais la langue, en réalité, c’est un processus vivant, non figé, toujours en invention et réinvention (ne passez pas à côté des essais La Grammaire se rebelle, d’Anne Abeillé, et Le Français est à nous, de Maria Candea et Laélia Véron). Il faut garder les oreilles et les yeux ouverts sur les usages, le vocabulaire, la syntaxe. Lire, lire, lire.

7. Que souhaitez-vous ajouter à l’adresse de tous les futurs correcteurs qui vous lisent?

Certains pensent que les modèles d’IA générative peuvent d’ores et déjà remplacer les humains pour corriger ou réécrire des textes. Je ne dis pas qu’il faudrait absolument se tenir à l’écart de tels outils, leur assistance peut être précieuse pour certaines tâches. Mais cela nécessite de l’expérimentation, donc du temps, et de la circonspection. Car ils sont forts  très forts  pour repérer tout un tas de problèmes, mais ils laissent aussi passer de vraies erreurs qu’un œil humain exercé est capable de débusquer. Pire, ils ajoutent régulièrement des incorrections ou des contresens parfois discrets, sinon retors – ce sont notoirement des machines à inventer, à bluffer, voire à mentir. C’est donc un glissement dangereux (surtout lorsqu’il s’agit de journalisme, donc d’information du public et, en fin de compte, des conditions d’exercice de la démocratie). Et encore plus dangereux si, derrière, il n’y a plus personne dont la révision est le métier.

Un grand merci, Matthieu, de montrer que l’activité de correcteur n’est pas forcément destinée à être exercée de manière exclusive et à plein temps : elle est aussi l’alliée de nombreux métiers, dont celui de journaliste secrétaire de rédaction.

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