L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer les lecteurs-correcteurs ?
ChatGPT, Claude, Gemini… L’intelligence artificielle est désormais capable de produire en quelques secondes des textes fluides, structurés et grammaticalement corrects. De quoi se poser une question légitime : existe-t-il encore un avenir pour les métiers de l’écrit en général, et pour celui de lecteur-correcteur en particulier ?
La réponse est peut-être moins inquiétante qu’il n’y paraît. Car si l’IA progresse rapidement, elle ne maîtrise pas encore ce qui fait toute la richesse d’un texte : le contexte, le sens, la nuance, l’intention et l’authenticité.
C’est précisément le sujet abordé par François, fondateur de l’EFLC – École Française de Lecteur-Correcteur, dans un épisode du podcast La virgule qui change tout.
L’IA produit du texte de qualité très vite… mais n’écrit pas
Les intelligences artificielles génératives ont considérablement progressé en quelques années. Elles sont aujourd’hui capables de produire des textes de qualité tout à fait honorable, bien au-delà de celle de textes écrits par des francophones. Elles peuvent reformuler, synthétiser, corriger certaines erreurs, imiter un style ou encore adapter le ton d’un contenu.
Mais savoir produire du texte n’est pas nécessairement savoir écrire.
L’intelligence artificielle ne produit pas un texte exactement comme un être humain qui élabore une pensée avant de la mettre en mots. Elle fonctionne à partir de modèles mathématiques entraînés sur d’immenses quantités de données. Lorsqu’elle génère un texte, elle s’appuie sur le contexte pour déterminer, étape après étape, quelles suites de mots sont les plus probables.
C’est précisément ce qui fait à la fois sa puissance et sa limite : elle peut produire un texte remarquablement fluide sans pour autant avoir l’intention personnelle de l’auteur à l’origine de ce texte. En soi, ce n’est pas très grave, c’est seulement potentiellement déroutant pour le lecteur de ne pas pouvoir projeter d’humain derrière l’histoire qu’il lit. On peut être touché par un beau texte, mais on ne l’est jamais autant que quand il a été écrit par un auteur qui avait quelque chose à dire.
Prenons l’exemple d’une phrase écrite par un auteur humain : « Il regarda sa fille partir, soulagé. » Mais soulagé de quoi ? Est-ce qu’il manque un e à soulagé ? Est-ce volontaire ? Est-ce ironique ? Est-ce une maladresse de l’auteur ? Est-ce précisément ce qu’il voulait faire ressentir ?
Pour corriger cette phrase, le lecteur-correcteur ne doit pas seulement savoir si elle est grammaticalement correcte. Il doit aussi s’interroger sur ce qu’elle signifie, sur ce que l’auteur cherche à faire comprendre et, parfois, sur ce qu’il n’a pas explicitement écrit. Cela fait intervenir bien d’autres critères beaucoup plus subtils et complexes que des probabilités : les références personnelles et culturelles, la connaissance du contexte et des informations non dites dans le texte, ce que l’auteur avait en tête mais n’a pas formulé, etc. Surtout, le lecteur-correcteur humain a la possibilité de remettre en question ce qui est proposé. Il en assume la responsabilité directement auprès de l’auteur et indirectement auprès des futurs lecteurs. Il peut décider de le conserver, de le modifier, voire de le supprimer.
Et c’est là un point capital : le lecteur-correcteur est capable de faire appel à son libre arbitre.
En résumé :
« L’IA produit du langage à partir de probabilités. L’être humain écrit à partir d’une pensée. »
Cette distinction permet de comprendre à la fois la puissance de l’IA, ses limites et ce qui reste au cœur du métier de lecteur-correcteur : exercer un jugement sur ce qui est écrit.
Un problème : l’IA peut se tromper avec assurance
Le phénomène des hallucinations de l’intelligence artificielle est très fréquent. Chaque utilisateur, même débutant, en a déjà vécu l’expérience.
Une IA peut inventer une information, une référence ou une source tout en présentant son affirmation avec une grande assurance.
Dans le domaine juridique, par exemple, elle peut aller jusqu’à inventer des articles ou des jurisprudences inexistants. Elle est même capable de citer une jurisprudence totalement contraire à l’argument développé. On se prend même parfois à développer un sentiment de satisfaction à lui faire remarquer son erreur, d’autant qu’elle le reconnaît ensuite volontiers sans manifestation d’ego, ce qui tend par ailleurs à flatter le nôtre ! Néanmoins, le questionnement induit est fondamental : le problème n’est pas simplement que l’IA puisse faire une erreur, mais c’est qu’elle ne soit pas toujours capable de détecter d’elle-même qu’elle se trompe.
Pour un texte sans enjeu particulier, cette limite peut être relativement bénigne. Mais dès qu’un contenu revêt une importance professionnelle, juridique, commerciale ou éditoriale, laisser l’IA travailler seule devient beaucoup plus risqué. Il faut repasser derrière, non seulement avec un savoir-faire linguistique, mais aussi avec une expertise sur le fond du sujet, afin d’être capable de soulever les incohérences éventuelles pour les reformuler.
Encore une fois, la capacité humaine à prendre du recul est indispensable à la production d’un écrit fiable que son éditeur puisse pleinement assumer.
Corriger un texte, ce n’est pas seulement corriger ses fautes
C’est probablement ici que se trouve l’une des principales différences entre l’intelligence artificielle et le lecteur-correcteur.
Le lecteur-correcteur maîtrise évidemment les fondamentaux que sont l’orthographe, la grammaire, la conjugaison, la syntaxe, l’orthotypographie, la ponctuation, etc. Mais son travail ne s’arrête pas à l’identification des erreurs. Il doit également comprendre ce que le texte cherche à dire, afin qu’il ressorte de son intervention un texte non seulement conforme aux règles et usages de la langue française mais aussi conforme et révélateur du fond de la pensée de l’auteur.
Et cette dimension change tout.
Une virgule peut changer le sens
Prenons un élément aussi insignifiant en apparence qu’une virgule.
Pour un lecteur-correcteur expérimenté, son emplacement peut immédiatement attirer l’attention. Non seulement parce qu’une règle typographique pourrait être en jeu, mais parce qu’une virgule peut modifier la compréhension d’une phrase. Imaginons un candidat à l’élection présidentielle dont un propos retranscrit à l’écrit serait : « Les Français qui refuseront cette réforme seront sanctionnés ».
Sans virgules, on comprend que seuls les Français qui refuseront la réforme seront sanctionnés. Avec deux virgules « Les Français, qui refuseront cette réforme, seront sanctionnés », le sens devient tout autre : c’est l’ensemble des Français qui est visé. La virgule, aussi anodine puisse-t-elle paraître, devient alors une décision éditoriale, voire politique.
Le lecteur-correcteur, lui, ne se contente pas d’appliquer une règle. Il comprend le sens et l’intention. Il sait que les deux virgules vont transformer une proposition relative restrictive en proposition relative explicative, entre incises. C’est la virgule qui change tout !
Il en va de même pour le choix d’un mot. Imaginons toujours pour ce même candidat à l’élection présidentielle le choix d’une formulation « le gouvernement limitera l’immigration » ou « le gouvernement contrôlera l’immigration ». Les deux formulations sont grammaticalement correctes, mais elles ne portent pas exactement le même message. « Contrôler » suggère la maîtrise et la régulation ; « limiter » implique explicitement une volonté d’en réduire l’ampleur. Les conséquences du choix de ce mot sont immenses. Le bon choix dépend alors du contexte et de l’intention de l’auteur.
C’est précisément dans cette capacité à apprécier la nuance que l’expertise du lecteur-correcteur prend toute sa valeur.
« Il ne corrige pas seulement une langue. Il interprète un texte dans son contexte. »
Quand la difficulté augmente, l’humain reprend l’avantage
À l’EFLC, cette question peut être observée concrètement grâce aux devoirs de correction proposés aux apprenants.
Sur les premiers devoirs, relativement simples, l’intelligence artificielle peut obtenir des résultats comparables, voire supérieurs, à ceux d’une majorité d’apprenants.
Mais lorsque la difficulté augmente, les performances se dégradent fortement.
Dans les devoirs évoqués dans le podcast, les lecteurs-correcteurs obtiennent ainsi entre 70 et 90 % de réussite, tandis que l’intelligence artificielle se situe rapidement autour de 35 à 50 % sur certaines thématiques plus complexes.
Pourquoi ?
Parce qu’à partir d’un certain niveau, corriger ne consiste plus seulement à repérer une faute : il faut comprendre, interpréter, arbitrer, nuancer. Et très souvent même se demander : « Qu’est-ce que l’auteur voulait réellement dire ? »
À tel point qu’il n’est pas rare, pour certains textes utilisés dans les devoirs de l’EFLC, de continuer à faire évoluer les corrigés-types.
En effet, malgré les corrections effectuées au fil de la diffusion des devoirs par plusieurs centaines d’apprenants et des dizaines de correcteurs professionnels, il arrive encore qu’un correcteur professionnel, confronté à la copie d’un apprenant, fasse cette remarque :
« Celui-ci a proposé telle ou telle correction à cet endroit… Ça me paraît finalement tout à fait justifié ! »
Cet exemple illustre bien la complexité de notre langue. Il existe parfois plusieurs bonnes façons de corriger un même texte, selon l’interprétation que l’on fait de l’intention de l’auteur.
Il y a donc, dans la correction, une part d’arbitrage qui ne peut pas être réduite à une simple opération mathématique. La langue française n’est pas toujours un système dans lequel une faute appelle une unique réponse correcte.
Et c’est peut-être justement là que se situe l’une des principales forces du lecteur-correcteur : il ne cherche pas seulement la correction. Il cherche la meilleure correction.
L’IA risque-t-elle de banaliser notre rapport à la langue ?
C’est un autre paradoxe de l’intelligence artificielle.
Elle entraîne déjà une explosion du nombre de textes produits, tout en favorisant une forme de standardisation de la langue. En effet, l’IA tend par nature vers ce qui est le plus probable. Elle peut donc produire un français parfaitement compréhensible et techniquement correct, mais relativement conventionnel : un « français moyen ».
Et cette évolution a une conséquence inattendue :
« Plus les textes moyens deviennent faciles à produire, plus l’excellence devient précieuse. »
En effet, la capacité à produire soi-même un écrit de qualité ne dit pas seulement quelque chose de l’écrit lui-même. Elle est également révélatrice de la construction de l’esprit de son auteur ; elle en dit long sur sa capacité à communiquer, à comprendre, à analyser, et contribue même à exercer son leadership.
La maîtrise réelle de la langue, la précision du vocabulaire, la richesse du style et l’authenticité d’un texte sont désormais de véritables facteurs de différenciation vis-à-vis de ceux qui ont fait le choix de déléguer cette compétence à l’intelligence artificielle. Dans ce contexte, il devient particulièrement pertinent pour quelqu’un qui excelle en français de valoriser cette compétence, notamment au travers d’une certification en langue française reconnue par l’État comme celle proposée par Le Robert dans les formations de l’EFLC.
Alors, faut-il avoir peur de l’IA quand on est lecteur-correcteur ?
Non. On ne peut pas, et on ne souhaite pas vivre avec une telle peur. L’IA s’impose à nous, qu’on le veuille ou non. Est-ce un progrès, une menace, une opportunité pour l’humanité ? C’est désormais l’Histoire qui nous l’apprendra.
À notre échelle d’humain en général, et de lecteur-correcteur en particulier, il faut apprendre à travailler avec elle. L’idée de former des lecteurs-correcteurs totalement hermétiques à l’intelligence artificielle serait contre-productive. L’IA fait déjà partie de notre quotidien et continuera à prendre une place croissante dans les métiers de l’écrit. Le lecteur-correcteur de demain devra donc connaître ces outils et savoir les utiliser intelligemment.
Mais utiliser un outil ne signifie pas lui abandonner son expertise. Est-ce que les agriculteurs ont perdu la compréhension de leur métier avec l’apparition des tracteurs ? Au contraire, ils l’ont développée, élargie, enrichie. Pourtant, la révolution agricole, terme que l’Histoire a retenu, a profondément changé l’humanité. Il est tout à fait probable qu’il en sera de même avec l’intelligence artificielle.
Faire corriger un livre par une IA sans effectuer ensuite une véritable vérification humaine revient à prendre un risque considérable : celui de ne plus maîtriser complètement le contenu et les choix opérés par la machine.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre l’humain et l’IA. Peut-être que certains se posent actuellement la question en ces termes, flairant ici une opportunité de gain financier immédiat. Mais ce n’est qu’un effet de nouveauté, une mode qui passera nécessairement avec les mauvais résultats qui en découlent, sauf à se satisfaire d’une certaine forme de médiocrité.
La vraie question est de savoir comment faire travailler ensemble le lecteur-correcteur et l’IA.
L’utilisation d’outils numériques dans la correction n’a rien de révolutionnaire.
Les logiciels de traitement de texte proposent depuis longtemps des fonctions de correction : les premières fonctions de correction grammaticale sont apparues dans Microsoft Word en 1993. Bien évidemment, ces fonctions ont été améliorées, mais, comme chacun peut régulièrement le constater, les 33 ans qui se sont écoulés n’ont pas suffi à les rendre fiables au point de s’y abandonner totalement…
Aujourd’hui, des outils spécialisés comme ProLexis ou Antidote peuvent également assister le professionnel dans certaines tâches. Ces outils embarquent des systèmes fonctionnant avec l’IA et se révèlent actuellement plus pratiques à utiliser pour corriger que le recours aux interfaces classiques des opérateurs d’IA générative.
À l’EFLC, même si leur apprentissage fait partie de la formation, ces outils ne sont pas imposés systématiquement aux apprenants.
En effet, le lecteur-correcteur développe avec l’expérience de véritables automatismes et une forme de gymnastique intellectuelle qui lui permet d’identifier rapidement certaines erreurs. Ce sont ces réflexes, automatismes et constructions intellectuelles qui vont bonifier avec le temps sa capacité à se poser les bonnes questions et à remettre en cause ce qui nécessite de l’être.
La maîtrise des fondamentaux n’est pas appelée à disparaître parce que l’IA sait désormais les appliquer. Elle devient au contraire la condition nécessaire pour pouvoir contrôler ce que l’IA produit. Comment un lecteur-correcteur pourrait-il apprécier une nuance syntaxique, interroger un choix lexical ou remettre en question l’interprétation proposée par une IA s’il ne maîtrise pas lui-même parfaitement la grammaire, l’orthographe, la syntaxe et l’orthotypographie ? Paradoxalement, plus l’IA devient performante sur les fondamentaux, plus le professionnel doit les maîtriser pour être en capacité de contrôler l’IA.
Ainsi, comme tout outil, l’IA peut être très utile au lecteur-correcteur, mais elle ne doit jamais devenir une béquille indispensable, au risque de le reléguer au rang de simple opérateur, voire d’un opérateur médiocre.
Le métier de lecteur-correcteur va évoluer
C’est sans doute la conclusion la plus importante. Comme pour de très nombreux métiers actuels, l’IA ne va pas laisser le métier de lecteur-correcteur tel qu’il est aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas qu’elle va le faire disparaître.
Le niveau d’expertise va progressivement se déplacer. L’IA ne menace pas nécessairement le lecteur-correcteur ; elle oblige à redéfinir ce qui constitue son expertise. Hier, l’essentiel de la valeur ajoutée pouvait être associé à la maîtrise de l’orthographe, de la grammaire et de la conjugaison. Demain, ces compétences resteront indispensables, mais elles seront davantage complétées par une expertise sur le contexte, le sens, la syntaxe, la nuance et l’authenticité.
C’est finalement une évolution que l’on peut rapprocher de celle qu’a connue le monde des mathématiques avec l’arrivée de la calculatrice : elle n’a pas supprimé les mathématiques. Elle a permis de consacrer davantage de temps aux tâches où le raisonnement humain apporte le plus de valeur.
L’IA joue un rôle comparable dans les métiers de l’écrit.
Et si l’IA rendait le métier encore plus passionnant ?
C’est peut-être la meilleure manière d’envisager l’avenir.
Plutôt que de considérer l’intelligence artificielle comme une concurrente, le lecteur-correcteur peut apprendre à en faire un outil au service de son expertise. Elle peut aider à gagner du temps sur certaines tâches.
Le professionnel peut alors consacrer davantage d’énergie à ce qui nécessite véritablement son jugement : la compréhension du sens, l’identification d’une incohérence, le respect de l’intention de l’auteur, l’appréciation d’une nuance, l’amélioration d’une formulation, la préservation d’un style, la garantie de l’authenticité d’un texte.
Autrement dit, si l’IA peut produire davantage, le lecteur-correcteur doit permettre de mieux écrire. Il va venir transformer un texte en texte à forte valeur ajoutée et à fort indice de fiabilité.
Le lecteur-correcteur de demain sera toujours un amoureux de la langue
Personne ne peut prédire exactement ce que sera le métier dans cinq ou dix ans, mais une chose semble déjà certaine : il évoluera comme tous les métiers.
La question n’est donc peut-être pas de savoir comment empêcher cette transformation, mais comment en devenir un acteur. Le lecteur-correcteur peut choisir de se fermer à l’intelligence artificielle et de la considérer comme une menace, ou il peut choisir de comprendre son fonctionnement, d’en connaître les forces et les faiblesses, et de s’en servir avec discernement. On peut être amoureux de la langue française et travailler avec l’intelligence artificielle : c’est probablement là que se trouve l’avenir du métier.
L’intelligence artificielle ne signe pas la fin du lecteur-correcteur, elle déplace son niveau d’expertise. Pour celles et ceux qui aiment véritablement la langue, cela pourrait bien rendre le métier encore plus passionnant.
Vous aimez la langue française et vous envisagez d’en faire votre métier ? L’IA ne rend pas cette ambition obsolète. Elle rend au contraire plus importante la capacité à maîtriser la langue, à comprendre un texte et à exercer son jugement. C’est précisément ce que nous enseignons à l’EFLC.
🎙️ À écouter également
Cet article vous a intéressé ? Retrouvez cette réflexion dans l’épisode 2 de La virgule qui change tout le podcast de l’École Française de Lecteur-Correcteur.
Dans cet épisode, François, fondateur de l’EFLC, échange avec Servane sur l’intelligence artificielle, ses mécanismes, ses limites et l’avenir des métiers de l’écrit.
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